TEXTS

L’ « insociable sociabilité », soit l’antagonisme entre les penchants qui poussent simultanément l’individu à vouloir entrer en société et à s’en séparer, trouve un écho teinté d’humour dans le travail de Flora Citroën, au croisement de la vidéo, de l’installation et de la performance.

Cette dualité est matérialisée de la façon suivante : d’un côté, des vidéos où l’avatar de l’artiste, Gloria, face caméra, nous livre ses stratégies pour se soustraire aux conventions collectives et aux différents clans auxquels elle a précédemment prêté allégeance ; de l’autre, des installations chatoyantes composées d’objets, de céramiques et de patchworks, comme autant d’hétérotopies sous le signe de l’hospitalité, ouvertes à la création de communautés éphémères. Au fil de ses soliloques, entre narration, auto-fiction et psychosociologie, Gloria glisse d’un positionnement à un autre, tout en cherchant à embrasser ses contradictions et ses multiples identités. Les installations dans lesquelles ces monologues-filmés sont insérés semblent répondre aux questionnements qui s’y jouent : comment vivre ensemble, quand les utopies et les idéologies collectives se sont effondrées ou se révèlent oppressives, sinon par l’invention de nouvelles communautés affectives, toujours temporaires et fluctuantes, au gré des inclinations individuelles ? La polarité au cœur du travail de Flora Citroën trouve ainsi une possible résolution dialectique, loin de tout autoritarisme.  


Sarah Ihler Meyer, 65e Salon de Montrouge, 2020



Flora Citroën nous parle d’identité. Ici, avant, en permanence – et avec un grand “I”. Les siennes, les nôtres, en tant que (jeune) artiste et en tant que femme. Comment se forment-elles, quelles sont leurs limites et leur porosité, et surtout à qui revient-il de les définir et par quels procédés ? Quels sont les rapports de force à l’œuvre derrière cette détention du savoir – être et dire ?

De jeune artiste à jeune commissaire, d’un homonyme à un autre, ces questions résonnent et entrent en écho avec mes propres interrogations, ainsi qu’avec, peut-être, les angoisses d’une génération contrainte de perpétuellement s’adapter. Sa génération, la mienne – et peut-être la vôtre ? –, elle l’invoque dans chacune de ses œuvres : d’abord, au travers d’une esthétique renvoyant volontiers aux années 1990, interpellant ainsi autant la madeleine de Proust qui sommeille en nous que la nostalgie générationnelle dans laquelle un revival mode semble nous avoir plongé. Comme d’autres aujourd’hui, elle ignore la classification des arts, employant indistinctement matériaux pauvres et nobles, céramique et tissu.


Flora Citroën talks about identity; present, past, all the time – and with a capital “I”. Her own and ours, as a (young) artist and as a woman. How does one construct, what are their limits and, moreover, who gets the right to define one and how? What is the ratio of power at stake behind owning the knowledge?

From a young artist to a young curator, from a homonym to another, these questions echo my own interrogations and, maybe, the anxieties of a generation forced to constantly adapt.

Our generation- and maybe yours? – is evoked in each of her artworks : first, through a 1990s aesthetic, calling out as much the madeleine de Proust in us, as the generational nostalgia triggered by a fashion revival.  Like others today, she ignores the art classification, using equally poor and noble materials, ceramic and fabric.


Flora Fettah, Ever since I was young, 2018





Lorsque l’on pénètre dans le bunker de Flora Citroën, l’on entre dans un territoire mi-intime, mi-public, où fictions, souvenirs et fantasmes se mêlent : « chez elle, c’est rien d’autre qu’elle-même. ». Le bunker, symbole du refuge post-apocalyptique, abrite une intimité brute : l’artiste y révèle les tensions à l’œuvre dans la construction de nos identités, tiraillées entre affirmation de notre individualité et sentiment d’appartenance à une myriade de clans. Cette oscillation permanente entre nos allégeances successives entraîne une multitude de choix possibles, du rejet à l’adhésion inconditionnelle, entre lesquels mille-et-une nuances existent ; l’aboutissement de cet arbitrage résultant in fine des possibilités qui nous seront laissées de concilier nos individualités. Celles-ci émergent de nos communautés : couple, famille, amis, profession, classe sociale, comme autant de cercles concentriques forgeant les îlots de notre identité. 

Le bunker est un lieu de vie : tour à tour refuge et prison, il cristallise les souvenirs et les rêves de l’artiste comme du visiteur, reflet d’instants passés et potentiels. En cette qualité, il est un territoire singulier, hésitant entre l’espace domestique et le lieu public, devenant un interstice temporel et spatial dans lequel ironie et nostalgie se déploient. 

Le bunker est un îlot : dans Pantin, dans l’architecture qui l’abrite, dans le quotidien du visiteur et dans l’esprit de l’artiste. Il est une parenthèse scintillante et dérangeante où l’artiste invente et nous invite dans l’espace intime du clan, où communautés et individualités se rencontrent, se heurtent et coexistent. De cette boîte à souvenirs de béton l’on ne peut ressortir tout à fait semblable, tant les récits s’y déroulant risquent d’entrer en écho avec nos propres chimères. En nous frayant un passage entre les îlots de sequins, qui sont autant d’interstices mémoriels claniques, nous découvrons un paysage urbain fantasmagorique dont le mobilier rencontre celui de l’espace domestique et du lieu de vacances. Contraints par des objets pourtant éphémères et fragiles, dérangés par des odeurs et des voix emmêlées dont on ne parvient plus à distinguer l’origine, nous suivons, dans notre parcours labyrinthique, les images, comme les indices d’histoires dont on ne sait si elles sont réelles ou fictives, nous-même îlots à la dérive dans ce bunker-océan. 

When we enter in FC’s bunker, we penetrate a half-intimate half-public territory, in which fictions, memories and fantasies shuffle: « her home is nothing else than herself. » 

Symbol of the post-apocalyptic safe haven, the bunker shelters a raw intimacy. The artist reveals here the ongoing tensions arising in our identity building; torn between affirming our individuality and the feeling of belonging to a myriad of clans. This permanent oscillation between our successive allegiances involves a host of possible choices, from reject to unconditional adherence, between which thousands of existing nuances; the culmination of this arbitrage, in fine, results from the contingencies we will be given in order to conciliate our diverse individualities. Those are coming from our communities: couple, family, friendship, profession, social class, as concentric circles forging islets of our identity.

The bunker is a living space: alternately refuge and prison, it crystallize the artist’s memories and dreams as well as the visitor’s, reflecting past and potential instants. As such, it constitues a unique territory, both domestic and public space, becoming a spatial and temporal interstice in which array irony and nostalgia. The bunker is an islet: in Pantin, in the architecture housing it, into the visitor’s everyday life and the artist’s mind. It is a sparkling and disturbing parenthesis where the artists invents and invites us in the intimate space of the clan, where communities and individualities meet up, collide and coexist. We cannot get out of this concrete memory box the exact same we were, as the stories told in it may echo our own chimeras. Opening our way through the sequins islets as we could wander through remembrance and « clanic » little gaps, we discover a phantasmagoric, domestically and vacation-style furnished urban landscape. Obliged by ephemeral and fragile objects and disturbed by entangled smells and voices that we dont get to distinguish the sources, we follow in our mazing  path the images as several clues to stories it is unknown whether they are real or fictional, we ourselves are like islets drifting in this ocean-bunker. 


Flora Fettah, Le marketing du clan, 2019


REVIEWS

Antimateria_Logo
Antimateria
Onligne article
download
Les Inrocks
Onligne article
consulat-logo-scotch-header
Consulat Média
Onligne article
download
Point Contemporain
Onligne article
download
Purple Diary
Onligne article
avatars-000304414948-bi873u-t500x500
Twenty Mag
Onligne article